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Le samedi, c'est journée continue au boulot. Pour ceux et celles qui n'ont pas prévu de gamelle, nous passons commande au "Pt'it creux" et quelqu'un monte à midi chercher les repas -en l'occurrence, moi, ce jour-là, histoire de fumer moins connement ma roulée sur le trottoir.
Zoup ! J'enfonce mes écouteurs modèle-spécial-petites-oreilles et c'est parti pour une polyphonie qui fait sourire genre perché. Dans ces moments, tout est beau. Le ciel pour la trouée bleue, l'air qui pue mais qui ventile, les gens qui accélèrent en flairant la soupe, les déjections de pigeons qui faussent la donne, les gosses débraillés qui jouent devant les portes, leurs bras nus qui me filent la chair de poule... complètement malades, les parents... une façade aux fenêtres champêtres redécorées par une probable nouvelle locataire, la collégiale qui se profile, le vent qui s'engouffre à la sortie des ruelles, les stands colorés aux couleurs de l'Inde qui occupe la halle.
La musique encourage les jambes qui peinent dans la côte venteuse, plus de souffle pour tirer sur ma roulée ; de toute façon, j'arrive devant le P'tit Creux. J'arrache mes écouteurs et ça fait presque "pop" tellement les embouts caoutchoutés calfeutrent les oreilles, je pousse la porte.
Dans l'espace confiné, je me cogne direct à un mec qui me coince entre le comptoir et la porte. Il porte à bout de bras une guitare, un pupitre de table, une partition. Il faut dire que le p'tit creux, c'est comme son nom l'indique : un endroit tout petit pour caler le tout petit creux qui chatouille l'estomac vers midi. Quoique, si on s'installe à l'une des quatre tables de la salle du fond, on peut profiter d'un vrai repas. Le journal est toujours par là, mal replié et très convoité. Sinon, il reste la vue des passants rasant les murs dans l'espoir stupide d'échapper au vent ; c'est aussi distrayant et moins déprimant, surement. Bon, pour moi, ce sera le comptoir. Je viens juste chercher les casse-croûtes pour le boulot, s'agirait pas de trop traîner.
Le sourire encore dans les yeux de la musique qui m'emplissait les oreilles, je finis par me dépatouiller du mec à la guitare pour grimper sur un tabouret de bar en attendant que Brigitte termine ses préparations. Parce que Brigitte est toujours à la bourre, tout le monde sait ça. Et on s'en moque bien parce qu'elle nous donne le plaisir de voir ses pains ronds faits-maison se garnir de de ses délicieuses préparations qui mijotent en direct. On peut causer, ou pas. Tout dépend de l'humeur de la dame qui tient le couteau ; faut palper l'ambiance. Et je sens qu'aujourd'hui, l'ambiance est au silence parce que nos casse-croûte ne sont pas prêts, que toutes les chaises sont occupées autour des tables vides, que je suis peut-être arrivée trop tôt, que le mec finalement installe son barda encombrant sur le comptoir déjà petit, alors je désamorce l'agacement qui plisse le front "T'inquiète ! Je t'attends".
Et puis d'un coup -c'est là qu'il vous faut appuyer sur le petit bouton de lecture ci-dessous, puis vous pouvez continuer de lire-...
... j'entends, je tourne la tête, et je vois le gars installé devant son pupitre posé sur le comptoir, interpréter sagement sa partoche.
Plus efficacement que mes paroles, la musique pommade les irritations de la cuisinière dont le front se déplisse perceptiblement. J'enclenche l'enregistreur dans la poche arrière de mon jean et je m'affale, le menton calé entre les mains pour observer Brigitte qui se réconcilie avec le temps. Le couteau coupe, pèle, tranche, râpe, léger dans la main souple. Les ongles longs claquent les cordes dans chaque son harmonieusement délié. La friture rajoute son petit refrain dans la poêle secouée. Les pas de danse s'esquissent devant les fourneaux et la parole revient doucement. Quelquefois, je ne sais plus si c'est le couteau qui frappe la planche ou la paume de la main sur la guitare. De la satisfaction de la cuisinière à l'hésitation du guitariste, il n'y a rien qui cloche sinon celles de l'église qui tentent de s'introduire dans la partition. L'un et l'autre échangent à mi-voix quelques mots qu'eux seuls comprennent, puis le temps de pause qui ne s'apparente en rien au silence relance les cordes et le couteau dans un accord parfois surprenant.
En redescendant les ruelles vers la bibliothèque, les mains chargées de paquets odorants, je m'enfonce à nouveau les écouteurs dans les oreilles pour un registre musical différent et surement l'air bien plus débile qu'à l'aller. En écrivant ces lignes, l'enregistrement tourne en boucle et je me doute bien que j'en traîne encore les effets.
Ça, c'est un de mes instants parfaits. Je l'ai volé pour le faire durer.
Je vous souhaite à tous une très bonne nuit parce qu'ici, c'est presque l'heure de la citrouille...
Instant parfait.
RépondreSupprimerJe ne dirais pas que tu l'as volé...Plutôt que tu as su le recevoir.
Et en plus tu l'as fait rebondir vers nous!
Merci
Volé pour l'avoir enregistré à l'insu de tous...
RépondreSupprimerOui, un instant parfait que j'ai retrouvé cet après-midi en cuisant les beignets d'acacia pour une volée de petites mains gourmandes. Musique et friture sucrée, rires et galopades des arbres à la cuisine pour une dégustation immédiate.
Un lundi au goût de dimanche dans mon quartier...