dimanche 14 septembre 2014

Le banc


Il est arrivé bien abîmé et j'ai tourné longtemps autour avant de m'attaquer à sa restauration. Les crevasses sont si profondes des années sans soins...
Il y a plusieurs semaines, on m'avait posé la question "De la maison, qu'est-ce que tu veux ?" Allez savoir pourquoi, de ce lieu dont je suis étrangère, j'ai répondu "Le banc !".
Solitaire adossé à un mur, il n'était plus fréquenté depuis des années mais je devinais les humeurs nombreuses qu'il avait accueillies ; les rires, les confidences, rêveries et mélancolies. Le jeter était à mon sens aussi douloureux que d'éteindre le feu et arrêter le balancier de la pendule. De la maison du père, il passerait à celle du fils. Je lui redonnerai vie. C'était dit.


La peinture écaillée du dossier avait disparu de l'assise. Sur l'un comme sur l'autre, j'ai commencé à poncer mais la matière s'écrasait au lieu de se décoller et par ailleurs les fibres sèches s'arrachaient par lambeaux, promettant des échardes cruelles. C'était trop violent, je stoppai tout.
Je n'ai pas d'expérience dans le domaine mais j'ai quelques produits, une théorie et pas mal d'huile de coude.
L'idée première, c'était de nourrir le bois, le réveiller, le dilater. Pour ça, j'ai badigeonné au pinceau large et dans le sens de la fibre, de l'huile de lin. Une couche bien généreuse s'est imprégnée immédiatement, laissant le bois à peine gras sous les doigts.


Au feeling, j'ai passé par dessus une deuxième couche avec une huile pour le teck qui a été tout aussi vite absorbée. Le bois s'est attendri. Avec un couteau à enduire de taille moyenne, j'ai raclé doucement les restes de peinture, les fibres qui se soulevaient ; toujours dans le sens des fibres.
Ensuite, j'ai bouché les crevasses avec un enduit pour bois, sans savoir comment j'allais colorer cette pâte très claire. J'avais déjà été confrontée à ce problème sans jamais réussir à le dépasser.
J'ai travaillé centimètre par centimètre, au doigt, en pressant bien dans chaque interstice. Là aussi, j'ai de mauvaises expériences de ces pâtes qui se contractent en séchant, comme les vieux mastics qui se détachent le long des vitres.




Aussitôt enduit, raclé pour lisser et enlever les excédents de matières (pâte, peinture, débris, poussière), le bois s'est montré sous un meilleur jour. Mais l'enduit de rebouchage, même étalé avec précaution, déborde et recouvre le bois d'une texture opaque qui fait "mastoc".

Sur la matière grasse, le papier à poncer se serait vite encrassé. Allez savoir comment l'idée s'est imposée (probablement suite à une lecture rangée dans le bon casier de la mémoire), j'ai pensé au marc de café. J'avais lu quelque part, qu'on pouvait teinter le bois avec ; ça fonctionnerait peut-être avec l'enduit... C'était parti pour une séance supplémentaire de frottis-frottas et il est arrivé ce que je n'attendais pas.



L'effet peeling ! Mais c'est bien sûr...

En cosmétique, version fait maison, il est suggéré d'utiliser le marc de café pour les gommages de peau et pour donner un semblant de bronzage. C'est exactement ce qui s'est passé.
Les résidus d'enduit en surplus qui recouvraient vilainement le bois ont disparu par le frottement de la poudre humide, le bois a légèrement foncé et la pâte dans les interstices aussi.

Un petit coup de balayette plus tard, je passais à nouveau la lame du couteau à enduire dans le sens de la fibre pour éliminer les éventuelles aspérités.




Ensuite, nouvelle couches d'huile. Cette fois, celle pour le teck en premier.
Des variations de couleurs fauves apparaissent. Ça me laisse pantoise. J'adore !
Je lustre au chiffon. Je passe une deuxième couche avec l'huile de lin et de nouvelles nuances apparaissent.
Je lustre à nouveau. Le bois accepte l'huile sans rien rejeter, et présente un bel effet satiné.

Quelques résidus de vieille peinture - probablement un rouge basque fané- s'allongent en zébrures fines dans la trame du bois. L'huile pour teck les a bizarrement teintés en marron.




J'y ai passé la majeure partie de l'après-midi. Ça prend beaucoup de temps et je ne sais pas si ce sera stable.

Mais j'ai le temps, n'est-ce pas ? Le temps de m’asseoir, de regarder le paysage ouvert sur l'horizon lointain, le temps de déposer des rires, des confidences, des rêveries et quelques mélancolies, surement.

Ainsi va la vie.