dimanche 1 juin 2014

Un chevreuil au petit matin

21h28 : il vient de passer au galop sous nos yeux. Plus craintif ce soir que l'autre matin, visiblement. C'était mardi dernier, le 26 mai, que nous l'avons vu pour la première fois ; il était cette fois 6h18 (pratiques les horloges intégrées aux appareils-photos). Je peux même préciser que nous nous sommes côtoyés en pleine conscience pendant 3 minutes. C'est aussi bon que d'avoir la tête au milieu des abeilles qui butinent !


26 mai, donc. Le jour levé depuis peu, il arrive face à la baie vitrée de la maison qui nous sert autant de poste d'observation que de source de lumière. Il broute dans un coin du champ, paisible, à quelques mètres du potager. L'homme, le regard fixe à travers la vitre, m'interpelle à voix basse "Viens voir !" et j'approche lentement pour ne pas me faire repérer de... Waouh ! Le plus souvent, c'est un lapin, un oiseau. Mais un chevreuil... et bien oui, waouh !


Le terrain est ouvert sur les champs d'herbage, eux-mêmes en bordure d'une zone boisée protégée ; c'est ce qui fait que nous avons la chance de côtoyer toutes sortes d'animaux sans même bouger de la maison, voire du fauteuil. Un seul côté est grillagé : c'est celui qu'il choisit de longer, attiré par les jeunes guigniers dont il broute les feuilles à sa portée. Est-ce qu'il mange les fruits ?
Je sors.



L'appareil-photo n'est pas discret. En mode rafales il fait un bruit épouvantable. Dans le même temps, le chevreuil m'entend, me voit et probablement me sent. Les secondes pendant lesquelles nous nous observons est un bonheur. Il ne semble pas effrayé. Juste curieux, comme moi. Il continue de brouter lentement. Mais le bruit de mitraille l'incite à la prudence : tout en me fixant, il recule lentement et dès que son regard est masqué par le feuillage, il rebrousse chemin à toute vitesse vers le fond du champ.


Je me dis que c'est fini. La rencontre était brève mais je m'estime chanceuse. Par contre, ça m'intéresse de savoir par où il s'en va. Je n'ai rien à perdre à le suivre donc je me déplace à découvert pour un plan large.



Eh bien ! Après quelques foulées rapides et la frayeur passée, notre jeune visiteur se permet une petite pause sans même me regarder. Broutant tantôt des touffes d'herbe haute, quelques feuilles de cornouiller ou directement la prairie tondue, monsieur se balade sans complexe.
Il entend toujours l'appareil qui mitraille, je le sais. Peut-être s'imagine-t-il que ce bruit fait partie intégrante de ma personne.


Il ne porte plus intérêt à ma présence : quand il tourne la tête dans ma direction, son regard est légèrement décalé mais sait-il où regarder ? Ma pupille derrière le viseur ne le touche pas et si j'abaisse l'appareil, sans le zoom je ne le verrai plus. De plus en plus fréquemment, je déteste devoir utiliser cette lucarne pour collectionner les images de ce que je devrais simplement voir. Ca me permet d'observer et d'identifier, bien sûr, de comprendre et partager... mais


j'aurais aimé aussi que le regard de ce chevreuil ait plongé dans mes yeux plutôt que vers la petite lumière rouge à côté du viseur. J'aurais voulu qu'on se regarde, qu'on se voit tels qu'on est, l'un et l'autre. Je me cache et je m'étonne qu'on ne me voie pas.


N'empêche que s'il est repassé par là ce soir, c'est que le terrain lui convient, que c'est un bout son territoire. Je comprends mieux pourquoi il y a une trouée en biais dans cette portion de haie : cet endroit est probablement un couloir de circulation pour les chevreuils depuis longtemps. D'autant plus que chaque hiver neigeux, je repère les traces de leurs sabots et je sais maintenant à quoi elles ressemblent sur la terre.
Surtout, reste discret, petit... et bonne vie !